5 janvier 2023, Nolan a bientôt 1 an.
Quelle matinée ! Il est 11h32 et j’ai l’impression d’avoir vécu milles tsunamis intérieurs. J’ai pas trop compris comment j’ai été emportée là dedans.
Ces trois dernières nuits, j’ai pas dû aligner 1h de sommeil sans réveil pour donner le sein à Nolan. Une dent (ou 8 peut-être !) s’apprête à sortir ?! Réjane a repris suite à la pause hivernale, elle part à 7h27, alors que Nolan et moi dormons encore, et rentre à 17h41, les transports en commun rendant ça très précis.
Ça fait 15 ans que j’ai l’impression d’avoir compris que c’est la résistance à la douleur qui crée la souffrance, hé bien je l’ai encore compris ce matin. C’est surement un oxymore de dire je l’ai encore compris, soit on a compris, soit on a pas compris non ?
Hé bien non, moi je comprends, je re-comprends, et je re-re-comprends. Chaque étape n’a pas tout à fait le même goût, des nuances s’éclairent et se précisent, pourtant c’est toujours la même chose en boucle.
Résister à la douleur la rend plus forte.
Il y a 15 ans, j’avais 15 ans. J’étais allongée dans une chambre de l’étage du haut de la maison dans laquelle je suis née (littéralement), et j’avais mal au bas ventre. J’ai découvert ce jour là qu’en amenant ma respiration consciemment dans ma douleur de règles, plutôt que de vouloir m’en couper pour ne plus la sentir, ma douleur diminuait. Mes amies s’en souviennent parce que je les « accompagnais » sans qu’elles ne m’aient rien demandé, à respirer à l’intérieur de leurs douleurs. J’étais surement très chiante avec ce truc là.
Dans la même période, j’ai fait un rêve, et avec un papa psy qui travaille à partir des siens, j’y prêtais attention. Un monstre tambourinait à notre porte d’entrée. J’étais à l’intérieur, la porte était fermée mais j’avais très peur. J’essayais de me cacher, je prenais une hache dans la main au cas où… il tapait, tapait sur cette porte. D’un coup, je ne sais par quel miracle, j’ai ouvert la porte, et je l’ai invité à entrer au salon. J’ai encore l’image de lui et moi, assis sur le canapé, à boire un thé ensemble. Ce rêve m’a marquée et il m’a appris que les monstres font peur et mal, lorsqu’on les refuse.
Quelques années plus tard, j’habitais Montréal pour les études et je visitais toujours ces même thèmes avec d’autres mots. C’est à cette période que j’ai touché pour la première fois la joie intense de vivre un moment « désagréable » sans résistance. Je découvrais qu’on pouvait voir les émotions comme des couleurs. Il y en a que je préfère à d’autres, mais d’un certain point de regard, ce ne sont que des couleurs. C’est si je les juge et que je les refuse que ça fait mal.
Hé bien ce matin, en faisant les cent pas dans ma maison pour endormir Nolan en portage, j’ai compris tout ça, encore une fois.
J’ai crié, j’ai pleuré … et finalement je me suis souvenue.
Reprenons du début.
Chaque matin, Réjane met de l’eau chaude dans un thermos « au cas où », pour que j’arrive à boire un petit thé sans faire un bruit si je me lève avant Nolan (la bouilloire est à trois mètres à vol d’oiseau de notre lit familial et le plancher fait deux centimètres d’épaisseur, et non moins important à savoir : mon thé du matin, seule et dans le silence, me permet de « faire le plein » de disponibilité pour toute la journée derrière !).
Ce matin, je sors du lit discrètement vers 8h, Réjane s’est éclipsée silencieusement une demi-heure plus tôt. Joyeuse que le parquet n’ai pas grincé, je prends le thermos pour me servir un petit thé, et Nolan se réveille avant que j’ai pu remplir ma tasse. J’ai senti tout de suite déjà un choix ténu : m’agacer ou accueillir mon garçon un peu joyeusement. À ce moment-là, j’ai choisi le sourire et les chatouilles, c’était moins une !
Ces derniers temps il communique quelque chose genre « j’ai pas envie » dès qu’on lui remet une couche, il proteste et se débat sur la table à langer. J’ai donc décidé de saisir l’occasion de la nouvelle année pour le mettre régulièrement en « slip d’apprentissage », aussi pour qu’il profite d’une mobilité plus chouette qu’avec les couches lavables si imposantes ! Donc je le mets en slip dès le matin, en lui disant et en me disant, « dis moi si tu as besoin de faire pipi et caca, j’écouterai et tatatitatata ».
On petit-déjeune… enfin, je petit déjeune, lui il jette ses mini-tartines, une à une, par terre. Il les regarde, me regarde, les regarde, me regarde… il me dit quelque chose. Évidemment, je les ramasse un certain nombre de fois et puis au bout d’un moment, ça ne m’amuse plus. Il grogne genre pas content, j’interprète qu’il veut sortir de table parce qu’il a fini. Il me colle et ça m’agace ! Comme ces derniers jours il n’avait pas l’air au top de sa forme, je ne me pose pas de questions et je finis en vitesse mes tartines.
Vous l’avez vu venir vous ? Quand je l’emmène sur les toilettes pour faire un petit pipi, il y a un caca dans le slip, pantalon et body mouillés, il met les mains dedans, y’en a partout.. enfin bref !
Si on regarde, y’avait rien de dramatique ce matin, j’avais juste envie d’un peu de calme et d’un peu d’espace. Lui ne se décolle pas de moi, je vous jure il ne va, littéralement, pas jouer plus loin que ma jambe ! Le ton monte et je m’exclame un ou deux « lâche-moi ! Tu peux pas jouer ailleurs juste deux minutes ??!! ».
Il a l’air crevé, tète un peu, ça fait 1h30 qu’il est réveillé, je saisis la première occasion d’avoir la paix (soyons honnête!), je l’installe dans le portage et au dodo !
Sauf que en fait non, c’était pas son bon moment. Mais ça, je le saurais seulement dans trente minutes… après avoir crié « putain mais tu peux pas juste dormir là ?! » quelques fois.
Je me balade, je le berce, je chante….
Je suis là, dans cette petite maison, mon garçon pleure sur moi et moi j’insiste, « il est fatigué, c’est ce qu’il lui faut, non ? ».
Quelque chose en moi lâche enfin.
Des larmes coulent sur mes joues et témoignent, « j’en sais rien de ce qu’il lui faut, de ce qu’il faut faire là.. J’en sais fucking rien ! ».
Ce moment, dans mes allers-retours d’un bout à l’autre de ma maison, entre cuisine et salle de bain qui comptent dix-neufs pas (j’avais l’occasion rêvée de compter), je pleure doucement, je sens ces larmes salées arriver à mes lèvres et je les goûte juste comme une couleur. C’est pas mon moment préféré de ma vie, mais c’est doux dans le fond…
Je suis démunie, je ne sais pas, hé ben voilà, je pleure.
Des larmes coulent, et alors ?!
En regardant tout ça je me sidère de voir comme j’ai été éduquée (au sens large), à voir dans chaque larme du drame, alors que c’est comme rire quand c’est drôle. C’est rien d’autre que ça ! Quand quelqu’un me fait une blague qui m’attrape, je ris, c’est évident ! Je me pose pas de question, je me retiens pas, c’est spontané.
Là, la situation me fatigue, je suis lasse, perdue, hé ben je pleure. Je n’en tire aucune conclusion, l’émotion me traverse, c’est tout !
Quelques mouchoirs plus tard…
Je chante sur un air inventé : « je ne sais pas ce qui est bon pour toi, ni pour moi, mais je suis là… ». Nolan est calme, il sort sa tête du portage et est loin d’être endormi. Je retrouve petit à petit l’espace d’envisager un autre plan d’action.
S’en est suivie encore une grosse heure, on a joué un peu, je l’ai mis dans mon dos pour lancer une lessive, genre changement de plan complet quoi !! Il a retrouvé de l’énergie, il joue dix minutes seul avec un bouton qu’il découvre sous le canapé : je respire. Le film de ma matinée déroule devant mes yeux, je me calme, je retrouve de l’espace.
Il a fini par s’endormir en tétant. Le passage du sein au portage était risqué, mais il fallait que j’écrive. Me voilà donc à taper sur mon clavier, au son de sa respiration.
C’est encore et toujours une question de regard.
Purée la révélation de la matinée quoi !
Pleurer quand je suis lasse, c’est comme rire quand c’est drôle. C’est naturel, spontané, c’est de la vie !
Rien de dramatique, c’est juste des couleurs.
