12 juin 2022. Nolan a 4 mois et demi.
Depuis que je suis ado, une phrase de Jacques Prévert me porte et me touche dans sa poésie, à chaque lecture..
« Il suivait son idée,
c’était une idée fixe,
et il s’étonnait de ne point avancer ».
J’aime la redire et la relire. Elle fait sourire mon cœur à l’infini..
J’y repense là parce que j’avance dans ma compréhension vis-à-vis des moments frustrants où je vois pointer la violence en moi : quand j’ai une idée fixe et une attente sur le comportement de Nolan.
Et oui déjà ! Il a 4 mois et demi, donc mes attentes ne sont pas qu’il range un jouet, ou qu’il sorte les poubelles, mais en fait j’ai déjà, à pleins de reprises, des attentes qu’il ait un comportement plutôt qu’un autre.
Et merde !
Contexte.
Ce matin, 6h30, je le nourris allongée, il ne se rendort pas alors que j’aimerais me lever pour avoir mon temps pour moi. Déjà la frustration monte. Je me ressaisis, me mets en lien à lui et je trouve l’énergie de me lever avec lui, avec le projet de le recoucher avec sa maman ensuite et d’avoir mon temps pour moi.
Ce temps si précieux dans ma journée où je bois un thé sur la terrasse en écrivant ou en lisant. Ce temps hors du temps, où le village dort encore, les oiseaux volent et chantent autour de moi, et où je déploie un espace infini à l’intérieur de moi, qui me remplit pour toute la journée qui s’ensuit.
Donc je descends avec lui, je le mets sur le pot1, puisqu’il me semblait agité dans le lit, genre envie de faire caca. Il fait donc caca. En prime, il fait pipi dans la gigoteuse que j’avais posée sur ses genoux pour ne pas qu’il ait froid ;-), je le mets au sec et il se met à frotter ses petits yeux, me confortant dans l’idée que mon projet allait pouvoir se réaliser.
Je monte dans le lit à coté de Réjane. Elle dormait autant qu’on peut dormir avec des petits bruits mignons de bébé, le son de mes pas sur l’escalier métallique et le plancher qui grince à l’arrivée sur la mezzanine. Je l’allaite, adossée au mur dans le lit ; il frotte ses yeux encore, taite un peu, sincèrement il fait mine de vouloir dormir.. je me frotte les mains (intérieurement) et je trépigne de pouvoir le poser et descendre sans faire un bruit (c’est-à-dire en visant les planches qui ne grincent pas, et en posant mes pieds sur l’escalier avec la délicatesse d’un papillon).
Pendant ce temps, mon idée se fixe… si vous voyez c’que j’veux dire !
Je sens que c’est le bon moment, je le pose sur le ventre (question d’efficacité, en ce moment il se rendort mieux comme ça), donc je le pose sur le ventre et il se met à crier (à 2 cm de l’oreille de Réjane) !
Si je laissais aller ma frustration, elle se serait exprimée par un beau « putain ! » bien appuyé ; mot que je dis très rarement, mais étrangement bien plus depuis quelques mois, l’expression chez moi de quelque chose qui me dépasse et qui m’agaaaaaaace soudainement !
Là, je sers les dents quelques secondes parce que « qu’est-ce que ce serait mieux qu’il dorme là !! »
Je le reprends, je reviens tranquillement-pas-vite (souvenir du Québec) à moi, je lui repropose le sein, je le berce, il s’endort, je le pose dans le lit, tadaaaaa : je descends frétillante et danse la carioka (toujours intérieurement).
La fin de l’histoire c’est qu’il a dormi 10 minutes et que Réjane a géré la suite, parce qu’elle sait comme ce moment du matin est important pour moi.
Idées fixes.
Ce n’est pas tant de la finalité dont je veux parler en racontant ça, que cette histoire d’idée fixe que je vois de plus en plus clairement.
Je vois que je peux m’énerver – et ce matin c’est une fois parmi tant d’autres – quand je me bloque dans une idée, et que ses actions ne sont plus en adéquation avec mon projet. Ma projection, cette idée que j’envoie dans le futur et qui me déconnecte du présent.
Cette idée qui me maintient dans ma tête, et me coupe de mon corps et de mon coeur, reliée à mon bébé ; cet être qui a besoin de soin, de soutien, de présence.
Cette idée fixée dans la pierre de mon crâne, qui m’empêche de voir, simplement, ce qui est pour ce que c’est, puisque j’ai les lunettes de mes attentes sur lui, en lien avec mon projet.
Cette idée qui fait que je m’énerve contre lui puisqu’il ne fait pas ce que je veux.
Ce que JE veux, IL ne le fait pas.
Je crois qu’il y a une condition pour que ce ne soit pas trop impactant pour lui de vivre ces moments où je suis frustrée par son comportement. Je crois que la condition qui fait la différence, c’est si je le considère responsable de ce que je vis, ou si j’en prends toute la responsabilité.
Donc la clé réside dans la clarté d’esprit, même à posteriori, à voir que l’origine de ma frustration se trouve dans le « je veux », et non pas dans le « il ne fait pas ».
C’est tellement facile de se décaler, et de le porter responsable de ma frustration, alors qu’elle prend source dans mon idée. Si je n’avais pas de projet à ce moment là, mon coeur aurait été probablement ouvert, je me serais recouchée avec lui et aurais dormi tranquillement (parce que je ne crache pas sur des heures de sommeil en rab).
Ce n’est pas un adulte.
Ce n’est pas un scoop, mais ça change tout ! Avec un autre adulte, nous sommes tous deux responsables à 100% de notre relation. Mais ce n’est pas applicable à la relation que j’ai avec mon bébé. Jusqu’à quel âge, c’est un autre débat, mais là il n’a pas 5 mois, donc rien ne se discute pour moi (et pour les 17 prochaines années non plus, si vous voulez mon avis).
J’ai la totale responsabilité de la relation à mon bébé.
J’ai la totale responsabilité de comment je me sens, de ma disponibilité à lui, et de comment son comportement m’affecte et m’influence.
Ne pas la lui donner c’est une chose. La prendre, c’en est une autre, et c’est engageant ! En prenant la responsabilité, je me remets en question et je cherche en moi des solutions, sans attendre qu’il change de comportement.
Prendre la responsabilité de m’être énervée ce matin, c’est : me regarder en face sans me mentir…
…voir les attentes que je pose sur lui chaque jour #plusd’amourinconditionnel
… voir tout le chemin qui me sépare encore de mon rêve
… oser être désolée.
Profondément, c’est au final bien plus satisfaisant (comme disent les jeunes aujourd’hui), mais ça demande d’y goûter pour y croire.
Transparence.
C’est tellement important pour moi que ça ne se torde pas déjà si tôt, et donc que je rectifie le tir dès que je le vois. Manquerait plus qu’il apprenne à se sentir coupable d’avoir envie de faire caca avant 7h30 !! « J’ai besoin de mes temps pour moi, alors tu rythmes tes cacas STP! »
Il n’a pas 5 mois, il n’y est pour rien dans ce que je vis.
Ce que je vis, notamment comme espace intérieur, est en lien direct avec l’organisation de ma vie (cf. la todo de l’enfer), avec mes projections dans ma tête, avec mes peurs, avec l’organisation de la société et comment je la laisse avoir un impact sur ma vie, sur mes choix d’activités, de rythme…
Lui, il n’a pas les moyens physiologiques d’accueillir une émotion et d’en faire autre chose que de se laisser submerger par elle.
Donc celle qui est là pour l’accompagner, à chaque pas, dans ce qu’il vit : c’est moi (pas que, mais en l’occurrence là c’était moi). Celle qui est là pour répondre à ses besoins alors qu’il ne peut pas ni dire, ni signer*, ni marcher vers ce qui serait bien pour lui : c’est moi.
En l’occurrence, j’étais consciente de ça avant de l’inviter dans notre foyer et j’ai choisi, consciemment.
J’ai dit oui.
Mon job c’est d’être au rendez-vous, autant que possible, et de voir quand je n’y suis pas !
De voir que je suivais mon idée, sans voir qu’elle était fixe ; et que je m’énervais, toute seule, de ne pas avancer.
En tapant cette dernière phrase sur mon clavier, je viens d’entendre son premier rire ! J’arrête là et je crois que c’est déjà bien assez long !
1 – Depuis qu’il a 4 jours, on propose le pot à Nolan. Il y fait la majorité de ses cacas et plusieurs de ses pipis par jours. Entre chaque change et lorsqu’on interprète ses signaux qui nous communiquent qu’il en a besoin, on lui propose. Cette pratique se retrouve sous le nom Hygiène Naturelle Infantile (HNI). J’adore faire ça avec lui, ça ponctue notre quotidien avec Nolan, et ça me donne la sensation de le respecter dans son intégrité physique et de l’écouter encore un peu plus dans ce qu’il communique.
