24 avril 2022, Nolan a 3 mois.
Ce matin, j’ai posé Nolan pour sa sieste sur le canapé, alors qu’il était prêt à s’endormir dans mes bras, mais encore les yeux bien ouverts. On a préparé un petit cocon pour lui, douillet. On a mis au dessus de sa tête une soie orange (son seul habit pendant ses premières semaines de vie), pour garder la chaleur et fermer l’espace.
Je lui ai expliqué ce que je faisais et je l’ai posé, bordé avec sa couverture tricoté par sa maman (pas moi, l’autre!), j’ai tendu la soie au dessus de lui, et je me suis assise pour lire sur le fauteuil en face.
Il n’a fait aucun son à partir de là et durant les 45 minutes qui ont suivies.
Je suis touchée de me rendre compte qu’il n’avait, à ce moment là, rien à dire. Il était dans une couche propre, venait de bien manger, avait roté sur mon épaule, il semblait serein, repu et libre de douleurs dans son corps.
Il n’avait rien à dire.
Il était prêt à s’endormir, et même si c’est un exercice qu’il n’a quasiment jamais fait durant ses 3 premiers mois de vie, il s’est endormi, seul, à 2 mètres de moi, dans son petit cocon chaud.
Je suis touchée parce que ça me renvoie aux nombreuses fois depuis qu’il est né où il pleurait un peu – vous savez, pas le pleur qui vous prends aux tripes tellement c’est intense – mais un petit pleur, comme pour dire qu’un truc l’embête. La réponse que j’ai pu donner à ces petits pleurs était de le bercer un peu activement, de marcher dans la maison, prisonnière de mon idée qu’il avait à ce moment là besoin de dormir (puisqu’il était, là aussi, dans une couche propre, nourri etc..). Je me mettais en mode « endormissement de bébé », et finalement je n’étais plus à l’écoute.
Je me rends compte à quel point c’est facile de glisser de l’écoute de l’être, à l’écoute de mon projet pour lui, pour moi et pour ce moment. Ça demande une telle vigilance de rester avec lui dans l’instant, à l’écoute de ses besoins et de ce qu’il exprime.
Tout ce qu’il dit, il le dit parce qu’il exprime quelque chose, il communique.
Il ne babille jamais pour rien.
Je crois qu’il peut dire beaucoup de choses déjà : qu’il a besoin d’une présence, qu’il n’est pas tout à fait tranquille pour x raisons, qu’il est joyeux, qu’il a mal, qu’il aimerait du contact physique, qu’il a un truc qui le dérange en lui, qu’il doit changer de positions pour faire circuler quelque chose en lui… et surement pleins de nuances de tout ça et plus encore.
En le couchant ce matin et en écoutant ce silence, j’ai vu défiler toutes les fois où j’ai ignoré ses pleurs ou ses paroles, aussi « petites » soient-elles, et où, partant dans mes pensées, j’ai agi de manière mécanique.
Je ne le voyais plus.
Dans ces moments là, il devient ses pleurs et je deviens celle qui les gère.
En écrivant ce matin, je touche du doigt le pouvoir du regard que je pose sur lui. C’est fou de prendre conscience de l’influence que ce regard a directement sur mes gestes.
Puisqu’il n’a pas les mots, et qu’il n’est pas capable aujourd’hui de se procurer grand chose qui pourrait lui faire du bien, il ne peut même pas encore tendre les bras vers une personne s’il le désire, il n’a que la voix.
Qui suis-je pour me permettre de juger que ce qu’il dit dans cet instant n’est pas assez important pour que je lui donne toute mon attention ?
Je ne peux pas perdre ma curiosité envers ce qui se passe pour lui. Dans cette curiosité réside l’amour et la patience.
J’aimerais tant être pleinement curieuse de lui à chaque instant… Je ne dis pas que c’est possible à chaque instant, je suis humaine, et, Oh mon Dieu le nombre de limites que je rencontre…
Tendrement.
Je peux par contre être lucide. Je peux oser voir ses pleurs que j’ai ignorés, sans me taper dessus. Je peux juste les voir et me laisser toucher.
Je saisis l’occasion d’écrire ce texte pour poser un regard tendre sur moi et sur lui, comme un pas pour réparer et cheminer avec le cœur.
