1. « Alors, ça dort ? »

31 mars 2022. Nolan a 2 mois.

Je veux parler là de deux habitudes de langage qui nous sont venues sans qu’on s’en aperçoive. D’abord étonnées, on a ensuite écouté plus attentivement les gens autour parler de bébés ou à des bébés, et on a compris d’où ça venait. Deux formulations qui ne me parlent pas du tout et qui sont tout de même sorties de ma bouche sans prévenir !

Ça.

Il s’avère que j’ai parlé de lui, mon bébé, Nolan, cet être magnifique aux grands yeux lumineux, en disant « ça ». Oui ! Dit ainsi, ça peut paraître étrange puisque « ça » désigne normalement des choses inertes (petit pléonasme pour être bien claire).. et pourtant je vous jure : on entend ça partout !

« Alors, ça dort ? » ; « Ah ben ça mange bien ! » ; « Ça joue bien aujourd’hui! » ; « Ça y est ça râle à nouveau !». De l’écrire je me crois folle d’avoir pu dire un truc pareil ! Et pourtant.

Déterminée à ne pas parler de mon enfant comme si c’était un objet, je me suis reprise à chaque fois que je l’ai observé sortir de ma bouche, et c’est parti depuis !

Ça peut paraître anodin mais ça ne l’était pas pour moi. Après de nombreuses années à réfléchir autour de la violence (notamment inspirée par le travail de Charles Rojzman1) il est aujourd’hui clair pour moi qu’elle apparait seulement lorsqu’on considère l’autre, inconsciemment, comme un objet.

Dès que l’autre se chosifie en moi, qu’il ne devient qu’une image ou une somme de jugements, je peux poser des mots et des actes violents à son égard en étant coupée donc insensible à ce que ça produit. Marshall Rosenberg, le créateur de la Communication NonViolente, appelle aussi ça une image d’ennemi. Cette image que je colle sur l’autre et qui fait que je ne le vois plus lui, l’être, l’humain. Je ne peux plus le rencontrer.

Ça c’est la théorie.

En pratique c’était flagrant. Dès que je me suis corrigée de cet automatisme et que j’ai dit « il » à la place, ce que ça m’a fait à l’intérieur était net.

C’est très différent.

Tout d’un coup je ne suis plus en train de « gérer », je ne sais pas comment dire… il n’est plus un truc qui pleure, qui dort ou qui râle, il devient un être, présent, là avec moi, que je considère.

Quand je remplace « ça dort » par « il dort », mon cœur s’attendrit, et je me sens engagée dans la relation, je ne suis plus extérieure. Je suis concernée et je peux être touchée.

J’aime avoir une attention sur les mots que je pose et sur l’impact qu’il peuvent avoir, surtout quand ils me viennent de manière automatique. Ça peut paraître subtil, mais le sentiment que ça me procure de dire « il » systématiquement, me donne l’information claire de ce qu’il est plus juste pour moi de suivre.

Tout simplement.


Il nous a fait.

Deuxième étrangeté de langage, au lieu de dire « il a fait un gros pipi», j’ai pu dire : « il nous a fait un gros pipi».

Hop ! Ni vu ni connu, il n’a pas simplement fait un gros pipi, il nous l’a fait, à NOUS !

« Déjà qu’il s’est réveillé beaucoup mais en plus il nous a fait deux énormes caca au milieu de la nuit » ; « il m’a fait de ces pleurs c’était intense ! » ; « il nous a fait 5 heures d’affilées! » ; « j’ai l’impression qu’il va nous faire une sieste de merde » ; « il vient de me faire un de ces régurgit! »… vous voyez l’genre ?!

Pour vous familiariser avec mon jargon, ce genre d’expressions, je les appelle « tordues ».

À l’inverse d’être « droit » ou « debout », comme j’aime dire, les mots tordus sont pleins de sous-entendus camouflés (parfois même à ceux qui les prononcent). Je dis tordu quand ce n’est pas net (dans les sens clair et précis), pas honnête et que ça me fait plisser les yeux et le nez jusqu’à remonter dans mon front.

J’aime pas trop ça quoi !

Il a fait deux gros cacas au milieu de la nuit, c’est une chose. Ce que ça m’a fait à moi, à ce moment là, c’en est une autre. Ne mélangeons pas tout !

En y pensant, je me remémore des moments où j’ai entendue cette expression dans d’autres contextes. Pour des enfants un peu plus grand, j’ai déjà entendu « il nous a fait un gros caprice », « il nous a fait une énorme crise » … Cette habitude de langage existe même dans le sens inverse, bien plus tard dans la vie, venant d’enfants qui parlent de leurs parents « il nous a fait une chute à la maison de retraite », « il nous a encore fait une crise cardiaque »… oui oui !

Je ne remets pas en cause la légitimité des ressentis de celles et ceux qui ont pu prononcer ces phrases. Ce qui m’embête, c’est que ça peut sous-entendre beaucoup de choses.

« Que votre parole soit impeccable2 ».

Personnellement, j’aime cheminer vers un langage le plus transparent possible, donc sans sous-entendu ! Que ce soit par rapport à ce qu’il se passe à l’extérieur ou à l’intérieur de moi. Ça me demande de ne pas me mentir et d’observer finement.

C’est tout un chemin, sans aucun doute !

Il y a ce que Nolan a fait, ce que je ressens par rapport à ce qu’il a fait, et même ce que Réjane ressent par rapport à ça (nous ressentons rarement la même chose face à une même situation).

Ces éléments sont liés mais j’aime pour autant qu’ils soient distincts les uns des autres.

Si ce que je dis à Nolan ou de Nolan est « tordu », je mets des battons dans les roues de notre relation. C’est-à-dire pour moi que, d’emblée (il a 2 mois!), je ne suis pas honnête dans ce que je dis, par rapport à ce qui est.

Lorsque je prends ce qui m’appartient (mon bout, ma responsabilité) je me sens debout : sereine, légère et droite dans mes baskets.

Donc pareillement que pour le ça, je me suis corrigée à voix haute à chaque fois que j’ai vu ces mots sortir de ma bouche, « Il nous a f…, il a fait. ». Réjane me pointait ceux que je ne voyais pas, et petit à petit ça m’a permis de le voir juste avant que ça sorte.. et ça n’apparait même plus dans mes pensées maintenant.

!!!

Ce qui m’a sidérée en voyant ces deux habitudes sortir de ma bouche, c’est de ne pas m’être rendue compte que je les avais déjà entendues, d’une part, et intégrées, d’autre part.

C’est un peu vertigineux d’imaginer tous les comportements que j’ai engrammés, et qui vont ré-apparaitre dans ma parentalité, les uns après les autres !

Bref. Je suis conditionnée!3


1 – https://www.institut-charlesrojzman.com/fr

2 – Les quatre accords toltèques de Don Miguel Ruiz.

3 – Référence à la série Bref., qui est arrivée dans ma tête, elle aussi, sans prévenir.

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