24 juillet 2022. Nolan vient d’avoir 6 mois.
Je ne sais pas si les violences viennent toujours d’un manque d’espace intérieur, mais en tout cas, ce matin, c’était évident !
Contexte.
Ces dernières semaines le matin, dès 5h environ, il se réveille entre chaque cycle de 45 minutes, voire plus souvent, jusqu’à ce qu’on se réveille ou qu’il émerge vraiment vers 9h. Ce matin j’ai voulu rester au lit jusqu’à 9h, donc j’ai eu mes quatre dernières heures de « sommeil » très hachées ; il n’avait pas forcément besoin du sein, je le changeais juste de position ou le collais à moi pour qu’il se rendorme.
Ce matin, c’est moi qui ai posé tous les actes qui le concernait, depuis 5h. Je l’ai levé, mis sur le pot, il a joué le temps que je prépare le petit déjeuner dehors, puis je l’ai installé à table en culotte pour manger un peu de banane. Je le sors de son siège pour faire un pipi dans l’herbe, retour à table, il a vraiment faim donc hop au sein (il débute en DME1 donc il ne mange encore pas beaucoup), je le pose pour jouer.. et là : j’ai le temps de vite manger une tartine et de boire une gorgée de thé. Il demande à nouveau, je lâche ma tartine…Etc. Un bébé à la maison quoi !
Réjane était là, mais ce matin, ce qui est très rare, j’ai posé toutes les actions pour lui et j’ai mangé mes tartines croque après croque, patiemment, entre deux actions de rinçage de banane pleine de petits cailloux. Réjane lance la lessive de couches pendant que j’allaite Nolan plus concrètement et nous voilà 1h30 après son lever, « il est cuit » comme on dit. Je l’accompagne donc à partir à la sieste.
Cerise sur le gâteau.
Hier j’ai récupéré mes lunettes qui étaient cassées depuis un mois. La vendeuse qui les a réparées les a lustrées, elles sont propres comme quand je les ai achetée, c’est le bonheur !
Vous la voyez venir vous aussi.. la main de mon garçon, lavée vite fait alors qu’il se tendait dans tous les sens pour sortir de sa tripp trapp.. cette main là, encore grasse d’un mélange bave-banane, qui attrape mon verre de lunette à pleine main et ne le lâche plus. Et voilà que je ne vois quasiment plus que d’un œil tellement mon verre est sale ! Ma patience descend d’un cran, d’un coup.
J’essaie de le bercer, il est pas encore « cuit cuit » au point de le poser. Je fais le point, il ne veut plus jouer, plus téter, je le balade encore un peu, je lui explique ce que je fais, et je le pose finalement dans son hamac.
Le mini peu d’espace intérieur qui me restait disparaît alors dans les abîmes, avec les pleurs qui surgissent instantanément. Comme si on était dans un jeu vidéo, apparaît sur mon écran « You are dead, try again ! », ma barre était devenue orange avec mes tartines mangées en quarante fois, rouge avec le verre de mes lunettes tout gras, puis vide avec ses pleurs !
Je m’assieds sur la chaise à coté, me décomposant quelques instants, avant que Réjane n’arrive et que je lui prépare une face qui dit « prends le relais stp !». Ce qu’elle fait avec plaisir, et 7 minutes plus tard il dormait dans son hamac.
Les 5 minutes qui suivent, je range un peu, puis je décide finalement de m’asseoir sur le canapé pour respirer, sans rien faire, juste quelques secondes pour respirer. Et voilà l’envie d’écrire ces mots : ça y est, je me vois !
Je me vois.
J’étais collée comme j’aime dire, j’étais dedans, dans le jeu vidéo, et quand l’écran de fin de partie s’affiche, je me décompose, j’oublie que Je joue.
Je ne suis pas seulement le personnage qui meurt suite à la lente descente de son réservoir d’énergie, je suis aussi celle qui joue derrière l’écran. Celle qui joue derrière l’écran a des moyens, des ressources, un accès illimité à la paix (et blablabla), quand elle n’est pas absorbée par le jeu, perdue dans le personnage.
Du temps pour reculer en moi.
C’est fascinant d’observer dans ma vie en général (conclusion à laquelle je suis arrivée des dizaines de fois dans les quinze dernières années), à quel point je me « perds », plus ou moins longtemps, dès que je ne crée plus d’espaces temps dans ma vie (même des tranches de 5-10 minutes), pour respirer, et me souvenir que je joue, me reculer en moi même et remplir ma barre d’espace intérieur.
À l’échelle d’une matinée comme ce matin, ça se voit tout de suite grâce à Nolan qui demande une présence continue. Par le passé, j’ai pu expérimenter ça à l’échelle de semaines, la « tête dans le guidon », simplement parce que je ne ritualisais pas ces temps de recueillement, ces « points » avec moi-même.
Impossible pour moi de dire ce que j’aurais trouvé comme ressources intérieures si Réjane n’avait pas été là, parce qu’en réalité je savais qu’elle allait revenir, et j’ai baissé les bras, consciente qu’un relais arrivait pour prendre soin de Nolan.
Je mesure juste maintenant la crucialité (oui, je viens de créer ce mot), de ces moments de recul, de respirations ; lorsque je le lève le matin et que je ne prends aucun espace pour sortir de ma nuit (la nuit n’étant pas un espace pour moi, du moins pas encore), très vite je suis un peu à cran (c’est peut-être un peu fort), en tout cas je suis plus rapidement vide de joie, d’idées, de créativité, et j’ai d’autant plus d’attentes sur lui autour de ses siestes, puisque ce sont les espaces où je peux être en présence avec moi.
— Immenses pensées remplies d’amour pour les parents solo ou qui se sentent solo!!!! —
Me lever avant lui a donc toute son importance ! Je l’écris pour l’intégrer et pour me donner le courage de braver ma fatigue les prochains matins et voir ce que ça donne.
Ensuite, j’observe aussi que c’est une question de choix : je peux toujours prendre 5 minutes pour respirer, me demander comment je me sens et reculer en moi, plutôt que de vite faire un peu de vaisselle.
Pour déployer son espace intérieur, j’imagine qu’on a tous nos stratégies. Personnellement : un petit mix de solitude, de nature (regarder un arbre ou un papillon peut suffire, pas besoin d’être au milieu d’un parc national Québecois), respirer, écouter le silence, écrire ce que je vis, me rappeler que je joue au jeu de la vie, et Hop c’est reparti !
Joueuse ou personnage ?
Magiquement, je passe de la tête dans le guidon à « je me sens…perdue, dépassée, fatiguée… ».. je respire avec ça…
Puis je descends une couche en dessous (ou derrière) et j’arrive dans « je vois que je me sens… perdue, fatiguée, dépassée »…
Et là, la magie de la vie opère et mon réservoir se remplit : je vois et je suis pleine de tendresse pour celle que je vois.
Émerveillement de conclusion.
Le lendemain…
J’écris encore ce matin parce que j’ai été étonnée hier, après avoir écrit et m’être décollée du personnage, de constater à quel point ça m’avait permis de retrouver de l’espace.
En début d’après-midi, Réjane est partie faire de la couture. J’ai pris en main l’endormissement de sieste de Nolan qui n’était pas simple, et j’ai eu tellement de patience que je m’en suis étonnée. J’ai chanté (en improvisant des trucs trop stylés !), dansé, j’étais avec lui, là où il était, c’était joyeux et finalement, c’était simple. Pas de l’endormir, mais d’être avec ce qui était là pour lui, de le suivre pas à pas.
Je me suis émerveillée plusieurs fois dans la journée de la conséquence magique d’avoir pris un temps (grâce à la présence d’un relais, vive le fait d’être deux !) pour remplir mon réservoir.
Et ce matin, j’ai trouvé le jus de me lever à 7h20 alors que la nuit n’était pas ouf, et me voilà ravie et déjà remplie, derrière mon clavier.
1 – Diversification Menée par l’Enfant (DME). En très gros on lui donne des morceaux adaptés pour lui et on le laisse gérer, sans lui donner à la cuillère. On adore !
